LECTURE: La couleur des sentiments

Voici le dernier livre que j’ai lu, dévoré plutôt…
La couleur des sentiments est le premier roman de Kathryn Stockett vendu à plusieurs millions d’exemplaires, il est devenu un best seller à travers le monde. 
Il a d’ailleurs été adapté au cinéma, je trouve le film beaucoup moins touchant et moins riche que le livre même s’il suit fidèlement le roman.



Il relate la vie des bonnes noires chez les familles blanches de Jackson, capitale du Mississippi, Etats-Unis, dans les années 60 lors de la ségrégation raciale (nous y reviendrons un peu plus loin). Une base historique bien réelle, avec de nombreuses références aux événements qui ont conduit à l’obtention des droits civiques pour les Noirs. Donc de la petite histoire dans le cadre de la grande Histoire.

Si le roman est une oeuvre de fiction, il n’en est pas moins inspiré de la vie de l’auteure, qui a vécu à Jackson et dont la famille blanche a employé pendant des années une bonne noire: Demetrie. Celle ci est morte alors que la jeune Kathryn n’a que 16 ans. L’idée de ce roman a germé dans la tête de l’auteure des années plus tard, personne n’a jamais demandé à Demetrie ce que c’était de travailler pour les Blancs, d’élever leurs enfants. « Puisqu’à cette époque, personne ne se posait la question, les gens vivaient cette situation, cela faisait partie du quotidien… » Voilà ce qu’en dit l’auteure.

Ce roman est écrit à 3 voix, 3 personnalités: Aibileen, Minnie et Miss Skeeter, 3 styles de relater  différents, ce qui donne un roman dynamique, facile à lire, qui tient en haleine, qui ne connaît de pas de longueurs. Roman à la fois drôle, poignant, touchant… On entre dans l’intimité des familles blanches et noires qui n’est pas toujours très reluisante.

On s’attache au personnage de Minnie, bonne noire, grande gueule, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds (même par les patronnes blanches) mais qui est aussi la meilleure cuisinière de Jackson. Mère de 5 enfants, mariée à un ouvrier alcoolique qui la frappe pour lui éviter de « tourner encore plus mal »…Cette Minnie au grand coeur, travailleuse, qui sait garder ses distances avec les patronnes blanches, appliquent à la lettre les règles apprises par sa maman, elle même bonne, va pourtant voir sa vie changer lorsque au pied du mur elle n’aura d’autres choix que d’aller travailler chez cette « folle » de Miss Celia.

La douce Aibileen, qui a eu 17 enfants, enfin un seul à elle, les 16 autres sont ceux des blancs qu’elle a élevé et aimé comme les siens. Meilleure amie de Minnie, au service de Miss Elizabeth, une femme froide et futile, sous la totale emprise de son amie Miss Hilly. Elle trouvera malgré toutes ses craintes, le courage de parler, de raconter et d’écrire son histoire.

Et Miss Skeeter, cette Blanche issue de la bourgeoisie de Jackson, qui aurait pu être comme toutes les autres Blanches, comme ses amies, comme sa mère: se marier, prendre une bonne pour tenir sa maison et s’occuper de ses enfants pendant qu’elle dépensera l’argent de son mari, jouera au bridge et fera partie des oeuvres caritatives de la ville… Mais tel n’est pas son destin, lorsqu’elle revient de ses études, Eugénia sent que tout cela n’est pas pour elle, elle veut écrire, devenir journaliste. Poussée et encouragée par Elaine Stein, rédactrice en chef d’un grand journal new yorkais, elle veut écrire sur la condition des bonnes noires à Jackson, à un moment particulièrement délicat aux Etats-Unis et au Mississipi en particulier. Au début un peu inconsciente, peu au courant de la situation, elle gagne peu à peu en maturité, en humanité, ira jusqu’à sacrifier ses amitiés avec Hilly et Elizabeth, sa position sociale, son avenir avec l’homme qu’elle aime, pour mener à bien son combat contre la ségrégation.

Le roman montre bien l’ambiguïté de la position des Blancs vis a vis des Noirs, toutes les bonnes ne sont pas mal traitées (à l’image de Minnie chez Miss Celia qui veut devenir son amie), seule quelques patronnes blanches résistent et sont nostalgiques du temps passé. Le changement est en marche.
Véritable coup de coeur pour ce roman.



Petite histoire des Etats-Unis pour comprendre le contexte de ce livre:

-1860, Lincoln est élu président des USA, cette élection est une menace directe pour les Etats du Sud esclavagistes puisque le nouveau président est anti-esclavagiste. 
7 états du Sud font sécession, avec les états du Nord et le gouvernement américain. C’est ce qu’on appelle la Guerre de Sécession. Ces états se donnent une constitution et s’opposent au gouvernement fédéral de Lincoln. La tension monte, les sudistes comptent désormais 11 états en sécession contre 23 au Nord.
La guerre dure 4 ans (c’est pendant cette guerre qu’est fondé le Ku Klux Klan, société secrète qui prône les actions racistes anti-noires mais aussi anti-juives), et se termine en 1865 avec la déclaration  de l’abolition de l’esclavage.

-1865, le président Lincoln abolit l’esclavage aux USA. Il proclame l’émancipation des noirs et libère 3 millions d’esclaves. Ces esclaves sont pour la plupart analphabètes, dépourvus de terres et d’argent, de travail.
Si la suppression de l’esclavage résout nombres de problèmes et elle en soulève bien d’autres…

A partir de l’abolition les tensions ne cessent de monter entre Blancs partisans d’une ségrégation et Blancs prônant l’égalité sociale. Ce sentiment dégénère en haine, qui suscite depuis plus d’un siècle des affrontements.

En 1876, les états sont libre de fixer à leur guise le cadre des relations inter-raciales: les Noirs du Sud perdent leur droit de vote (par un savant stratagème), la ségrégation dans les écoles, hôpitaux, transports en commun devient peu à peu une habitude.
En 1877, les états sudistes, mettent alors en place, les lois Jim Crow (dont parle l’auteur dans son roman).  Jusqu’en 1896, où la cour suprême reconnait leur légalité: « La ségrégation, n’est pas discriminatoire, si les 2 races bénéficient des mêmes avantages » dit l’arrêt, ce qui se résume par la formule: « Séparé mais égal ». Et si les règlements et décrets ne suffisent pas à maintenir les Noirs à leur place, il arrive que la foule recourt au lynchage.

« L’esclavage a disparu; la discrimination lui succède » écrit l’historien André Kaspi.

Les Noirs deviennent des citoyens de seconde zone qui ne peuvent fréquenter les mêmes écoles que les Blancs, prendre le bus avec eux, boire dans la même fontaine, partager le même taxi, entrer dans un bâtiment par la même porte que les Blancs. Ils étaient enterrés dans un cimetière distinct,et ne pouvaient jurer sur la même bible. 



Ils étaient exclus des restaurants, bibliothèques, jardins publics,  où on pouvait lire « les Nègres et les chiens ne sont pas admis ». 
Les Noirs devaient systématiquement s’effacer devant les Blancs, en laissant le passage dans la rue, en aucun cas un homme noir ne pouvait regarder une femme blanche dans les yeux. Le Ku Klux Klan se reforme en 1915, sous l’influence de David Griffith. A ses discours violents, ils ont ajouté l’usage systématique du lynchage et de mises en scènes spectaculaires visant à instaurer un véritable climat de terreur sur la population noire. 

Scène de lynchage 


  La ségrégation est aussi économique, non content de priver les Noirs de toute possible participation à l’espace public, la société WASP maintient les Noirs dans une position subalterne au niveau économique. Les lois row excluent les Noirs de nombreux secteurs de la vie économique. 
De même, la vie religieuse s’organise selon les nouvelles données de la ségrégation, le rôle église noire vont bien au-delà du simple culte religieux: les lieux servent de point de rassemblement communautaire, de coopérative économiques, et de tribunaux populaires a fin de régler les conflits de manière autonome. La plupart des église noires s’abstenait officiellement de toute politique.
Ce n’est qu’en juillet 2003 que le président des Etats Unis G.W.Bush parle de l’esclavage comme « l’un des plus grands crimes de l’histoire », en 2008, la chambre des représentants présente des excuses pour l’esclavage et la ségrégation raciale envers les Noirs.

Rosa Park dans le bus


Il faudra que les Noirs prennent leur sort en main et protestent de plus en plus vigoureusement (mais pacifiquement) pour que la situation commence enfin à se débloquer.
 Des organisations comme la NAACP (fondé en 1909) et SCLC (fondé en 1957 par Martin Luther King) voient le jour, et visent le même but: contraindre l’Etat à agir pour obtenir l’égalité.

« Dans tous les cas, il fallait un rare courage » note l’historien Bernard Vincent, « on pouvait mourir de s’opposer à la ségrégation, comme ce jeune soldat noir qui en 1947, refusa de changer de compartiment dans le train. Le contrôleur n’hésita pas, sortit son arme et l’abattit. Ayant plaidé la légitime défense, il fut acquitté. »

On comprend mieux, le peur des bonnes dans le roman a parlé de leur condition, une véritable terreur régnait à cette époque.

En 1954, suite aux marches pacifistes des Noirs, la cour Suprême abolit la ségrégation raciale dans les écoles. Malheureusement, ces batailles font peu de réels progrès, en 1957 moins de 1% des enfants noirs fréquentent des écoles intégrés du Sud.

En 1955, une couturière, s’assoit à l’avant du bus en Alabama et refuse de bouder malgré les insultes du conducteur. Elle s’appelle Rosa Parks, elle est arrêtée, cela déclenche un mouvement de boycott des autobus à Montgomery, en effet la population noire est scandalisée par ce qui est arrivé à Rosa Park.
Le succès de ce boycott transforma la cause des droits civiques en un mouvement politique de masse. En novembre 1956, la Cour Suprême des Etats-Unis rejette le recours en appel de la ville et la ségrégation prend fin dans le réseau municipal. Ainsi, conforté le mouvement des droits civiques peut s’engager dans de nouvelles batailles.
Martin Luther King et d’autres figures du mouvement des droits civiques fondèrent la SCLC qui incitait les Noirs à s’inscrire sur les listes électorales, ainsi qu’à l’occupation non-violente d’un espace public ou sit-in. Des sit-in était organisé dans les restaurants des grands magasins. Les Noirs étaient autorisés à faire leurs courses, mais non à fréquenter leurs restaurants. Avec pour consignes:

« Ne répondez pas à la violence par la violence, ni aux injures par les injures (…) NE bloquez pas les entrées des magasins ni leurs voies d’accès (…) 
Comportez-vous amicalement et courtoisement en toutes circonstances (…)
Restez assis bien droit et toujours face au comptoir »

 Nashville offrit l’une des premières illustrations du fait que le système Jim Crow ne pouvait survivre à la médiatisation. Les Américains découvrirent bientôt avec stupéfaction des photos, telle celle publié dans le NY Times en  février 1960, montrant un Blanc frapper avec violence une femme noire, car cette femme avait effleuré un autre homme blanc.
Le combat a lieu aussi dans les transports avec « les voyageurs de la liberté ». 
Car si les Noirs ont le droit constitutionnel de prendre place à l’avant d’un autocar, ils s’exposent à une réaction violente de la part des Blancs.
En 1961, Robert Kennedy donna l’ordre à l’Interstate Commerce Commission d’adopter des mesures rigoureuses pour faire respecter la non-ségrégation dans les transports inter-Etats, ainsi le système Jim Crow fut ébranlé dans les gares, les autocars et les trains.

Si la victoire de Birmingham permit une réelle avancée pour les droits civiques, en 1962, il fallut l’intervention des troupes fédérales pour assurer l’admission à l’université du Mississipi du premier étudiant noir, James Meredith. L’année suivante Medgar Evers, dirigeant pour le Mississipi de la NAACP, était assassiné devant sa maison à Jackson (ce que relate l’auteure dans son roman).

Le 11 juin 1963, le président Kennedy annonce à la nation qu’il va soumettre au Congrès, une loi interdisant la ségrégation dans tous les lieux dépendant du secteur privé: hôtels, restaurants, magasins de détail, etc. Mais les obstacles à l’adoption d’une législation véritablement efficace en matière de droits civiques demeuraient imposants. 
Certains disent que John Fitzgerald Kennedy fut assassiné à cause de sa sympathie et son soutien affichés à la cause des droits civiques des Noirs.

La marche de Washington marque l’espoir d' »incarner en un seul mouvement l’action en faveur des droits civiques et les revendications économiques et sociales de l’ensemble de la nation ». 
La date fut fixée au 28 août 1963, elle rassemble 250 000 américains dont 50 000 Blancs. L’intervention de Martin Luther King fut celle qui laissa le plus vif souvenir, avec son discours « I have a dream », qui établit un lien entre la cause des droits civiques et les promesses antérieures non tenues. 

Tandis que les paroles et les images de cette journée se répandaient à travers le pays et faisaient le tour du monde, l’élan en faveur d’un réel changement gagnait en vigueur.



Il marqua l’émergence de Martin Luther King, qui allait entrainer derrière lui des millions d’hommes et de femmes. Si une multitude de militants courageux contribua à la révolution des droits civiques des années 60, c’est à King, que revient le mérite d’avoir contraint des millions de Blancs à regarder en face la cruelle réalité du système Crow et d ‘avoir fait naître le climat politique favorable à l’adoption de la loi de 1964  sur les droits civiques et la loi de 1965 sur le droit de vote.


Vous trouverez ici un dossier très complet sur l’histoire de l’esclavage à la ségrégation raciale aux Etats Unis, ainsi que l’obtention des droits civiques des Noirs (dont mon article est principalement inspiré).
A noter le dernier TDC porte sur l’esclavage son abolition.

Une réponse à “LECTURE: La couleur des sentiments

  1. Pour celles et ceux qui ont envie d'aller plus loin sur l'histoire des Noirs aux USA, je vs propose cet ouvrage: Histoire des Noirs aux Etats-Unis de David Diallo aux éditions Ellipses. Un ouvrage clair et synthétique découpé par périodes chronologiques, complété par une bibliographie. J'ai ete surprise du peu d'ouvrages sur le sujet…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s